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Décembre

Procrastination, regard des proches et force des améliorations d’un pour cent.

11 min · 2 089 mots

Un remède à la procrastination

En décembre, je suis intervenu à une conférence intitulée « Important, mais pas urgent ». Des amis et des collègues y parlaient d'objectifs ambitieux, du premier pas, de la façon de tenir bon, puis, pour finir, de rester heureux en chemin. C'était passionnant. Beaucoup de participants ont découvert quelque chose sur eux-mêmes.

On m'avait invité dans la partie « Comment ne pas lâcher » pour raconter mon expérience de la course quotidienne. Pas exactement un sujet de stratégie d'entreprise ni une méthode pour atteindre tous ses objectifs. Mais les organisateurs m'avaient choisi, et j'ai raconté mon année de course.

En écoutant les interventions, je pensais à tous ces gens qui se plaignent de la procrastination. Ils essaient de prendre de bonnes habitudes, de devenir plus efficaces, puis repoussent encore les choses importantes. Les mêmes projets passent d'une liste annuelle à la suivante. Se lever tôt, terminer une thèse ou un livre, changer une habitude… Que tout cela paraît difficile !

Après la conférence, je me suis dit que le défi 365 était un remarquable entraînement contre cette fichue procrastination. Difficile, pour moi, d'imaginer plus efficace. Quand on a réussi à courir cent huitante ou trois cents jours de suite, les phrases « Je n'arrive pas à me lever », « Je n'arrive pas à perdre du poids », « Je ne trouve pas le temps de lire » prennent une autre résonance. On se surprend à penser : mais où est le problème ? Il suffit de faire ce qu'il y a à faire.

Le monde me semble plein de perfectionnistes qui procrastinent. Mieux vaut ne rien faire que mal faire, disent-ils. Ils préparent donc quelque chose de parfait… sans jamais commencer. Un perfectionnisme stérile. Je préfère un geste imparfait qui produit un résultat. La course régulière apprend cela : une séance imparfaite vaut mieux qu'une séance manquée. On comprend peu à peu qu'il faut agir, au lieu de préparer indéfiniment ce que l'on fera plus tard.

Après une année à courir, la procrastination avait, pour moi, des airs de vieux souvenir…

De bons conseils qui ne m'aidaient pas

La fin de l'année invite à faire le bilan et à préparer la suite.

Je lis beaucoup d'articles et de conseils sur la course, et je suis de nombreux blogs. Ce genre a son petit piège. Pour écrire quelque chose de pertinent, il faut connaître son sujet. Pour bien le connaître, il faut avoir dépassé le stade du débutant. Mais une fois l’expérience acquise, on a souvent oublié ce que c’est que de débuter. Résultat : beaucoup de textes sont difficiles à comprendre et loin des préoccupations des novices. Normal, ils sont écrits par… des spécialistes.

Leurs auteurs courent parfois le marathon en 2 h 45, en 2 h 30, voire moins. Leurs méthodes s'appuient sur des résultats impressionnants. Mais pour quelqu'un qui n'a jamais fait 10 km, cela ressemble à un manuel de survie sur la Lune. C'est peut-être très juste. Encore faut-il le comprendre et pouvoir s'en servir.

Prenez un entraîneur qui recommande de garder un ou deux jours de repos dans la semaine. C’est juste et important quand on court 80 à 120 km, voire davantage, par semaine. Les passionnés et les professionnels ont besoin de repos. Mais avec un volume de 20 à 25 km hebdomadaires, je pense qu’une telle « journée de repos » casse simplement le rythme. Le corps a déjà le temps de récupérer, donc une journée vide ne lui apporte aucun bénéfice. De petites séances un jour sur deux, au contraire, ne lui permettent même pas de se fatiguer : l’organisme s’adapte à cette faible charge et cesse de progresser.

J’avais déjà lu des articles sur le negative split au marathon. C’est juste et incontestablement pertinent quand on peut courir un marathon à une allure inférieure à 5 min 30 s au kilomètre. Mais si l’endurance de base manque, conseiller d’accélérer après 21 km ressemble à de l’humour noir, presque à une moquerie. Connaître ou non le negative split n’a plus grande importance : vous avez déjà épuisé vos réserves de glucides, percuté le « mur du marathon » et vous n’arrivez plus à courir. Alors, accélérer… Il m’a fallu quatre marathons pour commencer à maîtriser maladroitement mon allure. Quel idiot. Ce sont les jambes qui ont fini par m’apprendre à réfléchir.

Même chose pour les sorties longues à faible fréquence cardiaque : une règle d’or. Mais quand on débute, finir dix kilomètres exige de se donner à fond. Donc de courir à fréquence cardiaque élevée. Donc de le faire assez rarement. Et donc de ne tirer aucun bénéfice particulier de cette séance. Faute de bénéfice visible, on finit peu à peu par abandonner.

Entre le début et la fin de mon année de course, ma connaissance de mon corps a complètement changé. Je regarde mes anciennes sorties dans Nike, Garmin ou Strava et je reste sidéré : comment pouvais-je courir comme ça ? À voir les allures et les volumes de mon premier défi, terminer un marathon en moins de quatre heures me paraît presque miraculeux. Un heureux hasard que je peine aujourd'hui à expliquer.

Avec ce que l'on a appris, on peut toutefois regarder le chemin parcouru autrement. Et préparer la saison suivante, en parlant de ses projets avec ses proches.

À deux

Quand on vit en couple, la façon dont l'autre accueille la course compte énormément. Avec son soutien, les choses deviennent plus simples. S'il ou elle vous reproche vos absences, vos conversations sans fin sur l'entraînement et vos déplacements pour les courses, cela devient… compliqué.

On dit que si vous courez et que vous êtes encore marié, c'est que vous ne vous entraînez pas assez. Un peu excessif, à mon goût. Dans ce cas, je préfère ne pas m'entraîner assez.

Ma femme, Nathalie, souhaitait que je perde du poids. Il y a eu cette époque-là. Je le lui avais promis, et elle m'encourageait. Puis la passion m'a emporté, et les manœuvres diplomatiques ont commencé. Les séances touchent forcément à l'emploi du temps familial. Les horaires des repas du matin et du soir changent selon l’heure à laquelle je dois courir.

Elle a fini par se laisser convaincre. En voyant les changements de ma silhouette, elle a accepté que les entraînements fassent partie de notre quotidien. Après tout, il faut bien une passion dans la vie. La course n'est pas la pire.

J'ai essayé de lui transmettre le virus, sans grand succès. Elle court un peu et aime les montres de sport qui suivent divers indicateurs de santé. Mais courir ensemble ne fonctionne pas vraiment : nos allures sont trop différentes. Nous pouvons sortir à peu près en même temps, sur des parcours et des distances distincts. En revanche, raconter nos sorties, nos progrès et nos découvertes fonctionne très bien. Et cela nous rapproche.

Mon étagère de matériel, mes chaussures au prix d'un téléphone et mon tiroir de vitamines ne la mettent pas hors d'elle. Je lui en suis sincèrement reconnaissant. Oui, j'ai de la chance.

S'il vous faut quelques arguments pour votre moitié, voici ma liste :

  • Bouger fait partie d'une vie active ; courir vaut bien un abonnement à la salle et ne prend pas forcément davantage de temps.
  • Un coureur qui s’entraîne régulièrement tombe moins souvent malade.
  • Je découvre de nouveaux endroits en courant, puis je propose d'y retourner ensemble.
  • La course donne davantage de chances de se tonifier que les marathons de séries sur le canapé.
  • Moins d'argent consacré à l'alcool, aux cigarettes et à d'autres mauvaises habitudes.
  • Votre moitié peut aussi être fière de vos exploits sportifs.
  • Et toujours, toujours, quelque chose à se raconter !

Nietzsche a un jour formulé une idée géniale : le but du mariage, c’est la conversation. Pas les enfants, le ménage, le sexe, le bonheur, le soin de l’autre ou l’accroissement du patrimoine. Non : selon lui, le but principal est la conversation. C’est très subtil. Si le but principal du mariage est de prendre soin l’un de l’autre, cela réactive les complexes liés aux rapports entre parents et enfants. La conversation, elle, conduit à échanger des opinions et des connaissances, à trouver des compromis et, ainsi, à faire grandir les deux personnalités.

La course ne gêne pas cette conversation. Elle lui offre un sujet de plus. Inépuisable.

En ce moment, elle me regarde écrire ce chapitre sur elle. Nous en parlerons sans doute ensuite : de la course, des livres, des prochains voyages et de ce que cette année nous a apporté.

Un pour cent de mieux

L'arrivée de Dave Brailsford a marqué un tournant pour le cyclisme britannique. Il n'était pas connu comme un immense champion, mais il est devenu célèbre pour son approche de la performance. L'histoire souvent racontée est celle d'une équipe qui gagnait peu et peinait à convaincre. Certains fournisseurs auraient même hésité à lui confier leur matériel, de peur de ternir leur image.

Brailsford a appliqué avec succès le principe des marginal gains, les gains marginaux : améliorer un tout petit peu chaque détail. Son idée était simple. Si l'on gagne un pour cent sur chacun des aspects de la performance, l'addition de ces petites améliorations peut produire un effet considérable.

Tout y passait : l'alimentation, les horaires, le confort des matelas, le poids des pneus, la forme des selles, les produits de massage. Partout, un détail pouvait être amélioré. On cessait de tolérer les petits défauts sous prétexte qu'ils étaient petits. Chaque geste, chaque habitude devenait une occasion de gagner ce fameux pour cent.

Les résultats ont dépassé le cadre de la sélection nationale. Bradley Wiggins, sous les couleurs de Team Sky, est devenu le premier Britannique à remporter le Tour de France. Brailsford dirigeait aussi cette équipe. Le premier Britannique. Tout de même.

Vous et moi ne prendrons probablement pas le départ du Tour de France demain matin. Mais cette accumulation de petites améliorations a beaucoup à nous apprendre.

Le mécanisme fonctionne malheureusement dans l'autre sens. Une petite erreur dans le diamètre d'une vis, une soudure approximative, une température mal évaluée de quelques degrés… Les défauts s'additionnent aussi. Jusqu'à la fusée qui s'écrase, la voiture qui tombe en panne avant la fin de sa garantie ou le téléphone qui lâche. Les petites failles finissent parfois par se renforcer les unes les autres.

Un burger-frites à la place d'une salade, une séance sautée pour une soirée autour d'une bière : une fois, ce n'est pas la fin du monde. Rien ne bascule en une journée. Mais, répétées pendant des années, ces petites décisions peuvent peser lourd.

Vous voulez perdre vingt kilos ou courir un marathon ? Très bien. Le résultat ne surgira pas un beau matin comme un événement isolé. Il viendra d'une longue suite de petites victoires accumulées. Le choix des chaussures, le sommeil, la variété des séances : c'est l'ensemble qui finit par produire quelque chose.

Quand on se plonge dans la course, on ne sait plus où donner de la tête tant les conseils abondent. Chaque coureur, moi compris, se considère comme un expert et veut partager ses conseils. Sites, blogs, entraîneurs : tout le monde en donne. Lesquels fonctionnent ? Difficile à dire, mais je pense qu’ils fonctionneront tous, ou presque. J’ai beaucoup lu et beaucoup essayé sur moi-même. En général, ces conseils sont soit banals, soit très utiles.

Vous vous rendez compte ? Tous ces conseils fonctionnent, pour peu qu’on les écoute ! Ils sont simplement si nombreux qu’on ne les écoute pas.

De bonnes chaussures, une technique adaptée, l'alimentation, la variété des séances, la charge, la respiration, l'équipement… Par où commencer ? On voudrait d'abord s'occuper de l'essentiel, puis du reste. Il faudrait donc établir les priorités. Qu'est-ce qui compte le plus ?

Tout compte ! Inutile d'attendre de maîtriser parfaitement un aspect avant de passer au suivant. La perfection est hors d'atteinte. Tant mieux : on peut avancer par petites touches, un pour cent ici, un pour cent là, sans s'arrêter. C'est la régularité de ces progrès qui finit par faire la différence.

Voilà sans doute ce qui m'a séduit dans le défi 365 : la pratique régulière, les petites améliorations quotidiennes. Beaucoup, beaucoup de petites victoires. Petites, oui. Mais chaque jour. Jusqu'à produire de grands changements personnels.

C'est aussi une bonne raison de lire des livres sur la course et d'y chercher des idées qui nous feront avancer.

Autant écouter les conseils, enfin presque tous, puis essayer avec discernement ceux qui peuvent nous apporter ce petit pour cent. Au fil du temps, le résultat peut devenir spectaculaire. Ou, au moins, important pour soi.